

Au printemps 1942, le bâtiment dans lequel nous nous trouvons fut abandonné. Nous en avions profité, quelques amis et moi, pour nous réunir à cet endroit chaque semaine et y lire nos textes respectifs. Ces réunions m’étaient d’un grand réconfort, car je venais juste, à cette époque, de quitter Madeleine Ivernol (vous vous rappelez certainement d’elle car elle connut en son temps une certaine gloire comme peintre de nature morte) et, pour tout vous dire, cette rupture n’allait pas sans mal. Un jour, au cours d’une de ces réunions, j’étais perdu dans mes pensées et, alors que mon regard flottait sur le mur, je tombai par hasard sur une tache d’humidité qui commençait à naître près du plafond. Je fus d’abord un peu consterné de voir que des altérations dues au ravage du temps puissent déjà se manifester dans un lieu qui comptait tant pour moi ; puis je me familiarisai peu à peu avec cette tache dans laquelle je commençais à voir des images particulièrement évocatrices. Ces visions étaient si présentes que je ne savais plus si elles étaient produites par la tache ou si elles n’étaient que pure projection de ma part. En tout cas, je parvenais à y discerner clairement un pull-over, qui me rappelait tout à fait celui que Madeleine m’avait tricoté au début de notre liaison. Une semaine plus tard, revenant ici comme j’en avais pris l’habitude, je constatai que la tache de moisissure s’était étendue. Je pus très facilement y retrouver la forme de mon pull, puis, greffé dans son encolure, j’y vis un cheval, un long cheval gris, le même qui nous avait autrefois promenés, Madeleine et moi, sur les bords de la Vistule. Ainsi, de semaine en semaine, mes souvenirs remontaient à la surface, ils se mêlaient et enflaient au même rythme que les images contenues dans cette tache en croissance continuelle. Un jour, pour la première fois, le visage de Madeleine m’apparut dans la tache et il le fit avec une telle précision que je crus devenir fou. C’en était trop. Je ne pouvais plus supporter cette tache qui se dressait au dessus de moi comme un reproche permanent. Juste après le départ de mes amis, je m’élançais vers elle pour l’effacer du revers de ma manche. C’est alors que je découvris, à ma grande stupéfaction, que ce n’était pas une tache de moisissure mais une peinture. Quelqu’un avait peint cette tache en trompe-l’oeil à la façon d’une moisissure ; quelqu’un était venu ici chaque semaine en catimini.Une partie de la peinture était encore fraîche et je me rendis compte que j’avais effacé le visage de Madeleine en passant mon bras dessus. De la couleur s’était étalée sur la manche de mon pull ; celui-là même que Madeleine m’avait tricoté.
Extrait d’un entretien radiophonique avec Oskar Serti peu avant sa mort.