

En 1934, j’étais venu à la Maison de la Poésie assister à une conférence dont j’ai totalement oublié le sujet. La seule chose dont je me souviens, c’est que, juste avant la causerie, alors que j’étais appuyé contre le mur en train de discuter avec quelques amis, je vis entrer dans la pièce la poétesse Marina Morovna. Nous ne nous étions encore jamais parlé, mais, fervent admirateur de son oeuvre, cela faisait bientôt deux ans que je lui écrivais des lettres enflammées sans obtenir la moindre réponse. Je ne sais toujours pas quelle inconscience me poussa à me présenter à elle. Au moment où je lui serrai la main tout en lui donnant mon nom, je vis qu’elle s’empara discrètement d’un petit papier qui se trouvait dans ma main. Elle le glissa dans son sac et me dit d’un air complice : « Décidément, vous êtes délicieusement obstiné, ne soyez plus malheureux, celle-ci je la lirai ».
J’étais vraiment perturbé, car je ne voyais absolument pas d’où pouvait provenir ce billet qui m’était parfaitement inconnu. Ce n’est que lorsque je revins vers mes amis que je compris : avant de me présenter à Marina Morovna, l’émotion de lui parler enfin m’avait trempé de la tête aux pieds et j’avais essuyé mes mains beaucoup trop moites contre le mur pour qu’on ne me voie pas ; et c’est ainsi qu’un morceau de papier peint légèrement décollé s’était encastré dans ma chevalière sans que je m’en rende compte, laissant croire à Marina que je le lui offrais. Au moment où la conférence débuta, il était déjà beaucoup trop tard pour que j’écrive la moindre chose sur la seule de mes lettres que Marina avait daigné lire.
Extrait d’un entretien radiophonique avec Oskar Serti peu avant sa mort.