Arts plastiques

 

Patrick Corillon passe les frontières et échafaude depuis une trentaine d’années une œuvre liée à la parole, nourrie de textes, de photographies, de livres, d’objets, d’images animées, de spectacles, développant un rapport étroit entre fictions littéraires et installations plastiques. Se présentant comme un passeur de mémoire, il a à cœur d’interroger l’esprit des lieux, d’en glaner précieusement les histoires, qu’il associe à des récits romanesques, autant autobiographiques que fictifs dans des installations discrètes.

 

Dans cette nouvelle exposition, Patrick Corillon pose cette question très surprenante : de quoi est chargé l’air que nous respirons dans un espace d’exposition ? Même si le phénomène est invisible à l’œil nu, certains tableaux particulièrement rayonnants sont entourés d’un nuage de minuscules poussières colorées. Les amateurs de peinture, dans leur grande proximité avec ces tableaux, en sont généralement recouverts. Parfois, ils les répandent autour d’eux en faisant de grands gestes animés devant leurs amis pour décrire le chef-d’oeuvre qu’ils viennent de voir. 

À travers un parcours de traces, de témoignages écrits, d’objets provenant du lieu d’exposition lui-même, l’artiste s’emploie à faire émerger tout l’imaginaire qu’on porte en nous lors de la visite d’un lieu d’art. Des particules de couleur en suspension dans l’espace provenant des tableaux qui l’ont habité à la vie des clous sur lesquels ils étaient suspendus ; de l’histoire merveilleuse des cimaises encore porteuses de vibrations à la poétique des cartels, l’ensemble des objets rassemblés dans les 16 vitrines de l’exposition suggère une absence qui se nourrie autant de l’histoire des lieux, des récits de l’artiste, que du vécu des visiteurs qui s’en imprègnent et font fructifier leur imaginaire.

 

Patrick Corillon aime jeter un pont entre des lieux bien réels et des lieux imaginaires. Comme dans le journal de Flaubert, où il explique que l’auteur faisait tout d’abord appel à son imagination pour décrire précisément une fermette normande, mais qu’avant toute publication, il mettait un point d’honneur à sillonner la campagne pour trouver la fermette qui corresponde à ce qu’il avait imaginé. Ce n’était plus la réalité qui lui servait de modèle, mais l’inverse.

 

De la même façon, un musée et plus encore, un centre d’art, est un espace où tout peut s’inventer, s’imaginer, s’expérimenter. On peut faire se cotoyer des œuvres qui n’ont pas de points communs et confronter des objets d’héritages et d’époques différents, dont la force est générée par cette conjonction d’influences. À l’artiste d’écrire l’histoire qui les relie et de nous mener, grâce à eux, autre part, peut-être là où l’émotion fait vibrer notre regard sur les choses et le monde.

 

Patrick Corillon récolte des objets, parfois les conçoit de toute pièce ou les confronte aux œuvres d’une collection. Aucune image pour suggérer ses récits. Juste des objets réels et tangibles, associés à des textes positionnés en vis à vis comme des cartels d’explication.
S’il choisit de ne pas d’utiliser l’image dans l’exposition, c’est parce qu’elle n’a pas le même potentiel déclencheur que l’objet. Chargée d’informations, sa polysémie, son omniprésence médiatique, mais aussi sa dématérialisation, ont pour effet de mettre à distance le spectateur, de ne pas l’impliquer.

 

A l’inverse dans l’exposition, l’artiste privilégie une approche sensible et physique pour ancrer la fiction de ses textes. Chaque objet présenté ainsi sous vitrine, pourtant aussi commun qu’un tas de confettis ou du papier froissé, se charge d’une nouvelle dimension narrative. Convaincu que la persistance des souvenirs contenu dans l’objet est plus forte que l’image qu’on en a, Patrick Corillon aime rappeler cette anecdote du vieil homme qui gardait dans son portefeuille une photo de lui-même sur sa moto. Il était fier d’avoir été un des premiers à posséder une moto. Mais lorsqu’il la montrait, aucune image ne pouvait se distinguer. Elle avait été tellement manipulée que l’image s’était effacée. Pourtant, ce n’est pas sans émotion qu’on découvrait ce papier photographique froissé qui devenait plus évocateur que l’image elle-même.

 

Dans la mise en scène des expositions, l’artiste s’emploie aussi précisément à diriger le regard du visiteur autant qu’à travailler cet effet déclencheur d’émotions. L’une des stratégies qu’il a affinée, est de détourner certains réflexes habituels avec ravissement. Les cartels ont un rôle déterminant pour construire cet univers. Dans un musée, le spectateur a tendance à le chercher à côté de l’œuvre plutôt que de regarder l’œuvre elle-même, parce qu’il attend confusément une explication. Patrick Corillon s’appuie sur cette demande et rédige ses propres histoires sur les cartels qui vont apparaître en premier lieu comme des explications. Après la lecture, le spectateur se rend compte qu’il ne s’agit pas d’explications, mais plutôt d’un développement, voire même parfois d’un détournement de l’objet qui servent de point d’ancrage à une narration.

 

Positionné ainsi dans un espace d’exposition qui a constitué le lieu d’expérimentation de nombreux artistes, le visiteur découvre au travers de quelques craquelures de peintures, le récit d’une corporation de peintres lapons, qui au contact des paysages glacés ont développé un savoir-faire dans la peinture de blancs froids. D’un cartel à l’autre, l’histoire nous raconte de quelle façon ces peintres ont connu un franc succès à l’époque de l’Art conceptuel pour repeindre les murs des musées d’art contemporain. Etrange expérience, que d’être emmené dans l’histoire de ce peuple ancestral inconnu dont l’activité se trouve reliée à l’un des mouvements les plus important de l’histoire de l’art, alors que nous nous trouvons dans un lieu d’exposition aux murs gris –fait notable et peu commun- apparemment vides.

 

C’est pourtant tout l’art de Patrick Corillon qui déploie les anecdoctes en faisant de multiples aller-retours entre l’expérience sensible et son immense bibliothèque, tout en prenant toujours le soin de ne pas tout renseigner, de laisser planer un doute dont devra s’emparer le visiteur. A la confluence de l’objet, du texte et du lieu où il se trouve, conjuguant une expérience du corps et de l’esprit, le visiteur est ainsi positionné à ce point précis où son désir ardent de comprendre tend à l’inviter à se forger un point de vue autonome.

 

Sophie Auger

 

 

L’exposition Histoires à dormir debout de Patrick Corillon constitue la troisième édition du  cycle  d’expositions “Artistes à l’hôpital. Né d’une collaboration étroite entre le CHU de Liège et le Musée en Plein Air du Sart Tilman, ce cycle entend proposer, par des interventions dans l’espace même de l’hôpital, une expérience nouvelle à la fois pour les patients et l’équipe médicale, mais aussi pour les nombreux visiteurs et le personnel administratif. Il s’intègre ainsi à la philosophie de l’architecte Charles Vandenhove qui, dès l’origine, avait invité des artistes (Sol LeWitt, Niele Toroni, Claude Viallat, Daniel Buren) à intervenir dans l’espace public du CHU, philosophie que l’équipe du Musée en Plein Air relaye depuis 1997 avec l’organisation d’expositions dans la verrière sud du bâtiment. Le cycle “Artistes à l’hôpitala donc pour dessein de poursuivre l’entreprise, mais en lui conférant une dimension supplémentaire : celle de faire émerger, de manière régulière, des propositions artistiques susceptibles d’apporter un regard nouveau tant sur l’espace même de l’hôpital que sur les questions que le milieu hospitalier fait surgir en chacun de nous.

 

Actif depuis le milieu des années 1980, Patrick Corillon est un artiste dont l’œuvre, profondément polymorphe et interdisciplinaire, crée des liens subtils entre le monde des arts plastiques, celui du théâtre et de la littérature. Peu importe la forme qu’elles prennent et l’endroit où elles sont installées, ses créations sont celles d’un conteur, d’un affabulateur hors pair dont les récits se lisent autant qu’ils se regardent, se touchent autant qu’ils s’écoutent. Le spectateur est ainsi invité à s’immerger dans un monde peuplé de personnages fictifs, mais plus vrais que nature. Un monde qui raconte la guerre, l’enfance, la solitude, la maladie, les rêves, les fantasmes, les rencontres hasardeuses, les rendez-vous manqués. Un monde que l’artiste s’ingénie à construire avec la précision d’un historien et la fantaisie d’un raconteur de légendes. Pour son exposition au CHU, Patrick Corillon ne procède pas autrement. Il réinvente l’histoire de l’hôpital en relatant en relatant des faits qui s’y seraient déroulés, des découvertes  qui y auraient eu lieu. Ses Histoires à dormir debout sont celles d’un montreur de marionettes, d’un chercheur en médecine et d’un écrivain atteint d’une maladie incurable. Ce sont aussi celles de patients blessés par la guerre, de soigneurs de l’âme ou de petites créatures invisibles, mais vivantes. D’une forme à l’autre, ces récits se répondent et s’entrecoisent avec cette conviction, centrale chez l’artiste, qu’il n’existe pas un seul mode de lecture, ni un seul mode d’expression. Se déployant dans plusieurs lieux de l’hôptial (depuis le grand hall d’accueil jusqu’à la verrière sud du niveau -3 en passant par les couloirs ), l’exposition de Patrick Corillon est finalement une invitation qui ressemble à celle que l’on reçoit enfant : se laisser emporter par des histoires qui, même si elles ne tiennent pas debout, nous donnent envie de croire en elles.

 

Julie Bawin

 

 

Patrick Corillon a des affinités avec Borges et le poète portugais Fernando Pessoa qui n’a eu de cesse de propager des personnages fictifs, des amis, des connaissances, engendrés par le texte, en leur construisant des vies propres et en entretenant avec eux d’étroites relations.
Ainsi, Patrick Corillon a lui-même créé une dizaine de personnages qui évoluent d’exposition en exposition à travers d’infimes bribes de leurs biographies. A l’origine (1988), il ne dévoilait pas leur identité. En 1991, l’artiste bouleverse les données en sortant d’emblée de l’anonymat des personnages fictifs d’une autre époque, comme Oskar Serti, né en 1881 et mort en 1959. A l’instar d’un reporter, Patrick Corillon joue sur la figure de l’artiste qui voyage pour réaliser des expositions et relate des épisodes de situations aventureuses propres à chacun des personnages invités. Image de l’art comme aventure, comme risque. Référence aux mondes que l’on crée dans l’enfance.
Depuis 1998, Patrick Corillon, les histoires de Patrick Corillon  quittent les personnages du passé pour se conjuguer au présent et s’accorder avec l’esprit de la communauté ; le nous, le vous, le on deviennent le sujet.
A l’opposé des stratégies du monde d’aujourd’hui les histoires de Patrick Corillon ne se dévoilent que progressivement, elles frôlent les objets des lieux auxquelles elles sont attachées, mais ne livrent pas images. Sauf mentales. C’est une œuvre au sens qu’Umberto Eco donne à ce mot ; une œuvre qui n’en finit pas, un hyper texte qui s’ouvre à l’infini. Mais une œuvre à côté de laquelle on peut passer sans la voir tant elle se fond dans le contexte où elle apparaît et où la lecture, le texte devient le code d’accès obligatoire de son apparition.
Les moments de la vie quotidienne que livre Patrick Corillon s’ancrent toujours dans les lieux où ils prennent naissance. La fiction est pour l’artiste un postulat de la réalité, non une fuite du réel mais une stratégie pour s’en approcher au plus près. Une méthode d’investigation.
Patrick Corillon renvoie mine de rien le spectateur à son actif de lecteur de l’art contemporain depuis Duchamp. Celui d’acteur qui donne vie à l’œuvre. Il formule à chaque fois un écran d’images mentales pour tout un chacun avec ses histoires. Rendre visible l’invisible, faire son propre cinéma, voilà ce à quoi l’artiste nous convoque.

 

Jérôme Sans